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lse d’Arlberg de Nathalie Henneberg

04/20/2020

lse d’Arlberg de Nathalie Henneberg

Par ordre chronologique, la première disparition signalée fut celle d’un prisonnier français, Roger Lestissac, matricule n°***. ...

Ilse d’Arlberg de Nathalie Henneberg

 

Par ordre chronologique, la première disparition signalée fut celle d’un prisonnier français, Roger Lestissac, matricule n°***. Son commando agricole relevait d’un secteur durement touché par les bombardements. Une liste de noms fut diffusée où Lestissac figurait parmi bien d’autres ; elle parvint au commissariat où siégeait l’inspecteur en chef Stahl. Mais l’on était en 1944 et les choses allaient très vite : l’Autriche ne comptait plus ses disparus. Le pays agonisait sous la griffe nazie et les flots des Skymasters ; des milliers de gens déliraient parmi les ruines... Ce garçon avait peut-être déserté, à moins qu’il ne fût mort d’inanition ou écrasé sous un bombardement. On porta sur les registres le signalement et l’âge du prisonnier – vingt-quatre ans – et tout fut dit.

Un mois plus tard, une très jeune fille nacrée, anguleuse, vêtue d’une veste de daim élimée et chaussée de bottes de pêcheur, vint au poste de police. Une frange d’un blond d’argent dansait sur ses sourcils étonnamment noirs et ses yeux vides variaient du mauve au pers. Elle attacha son cheval au heurtoir, parmi les tas de pierraille et les murs lézardés, salua Stahl d’un « Grüß Gott ! » et déclara tout à trac que sa mère, la comtesse Ilse d’Arlberg, avait disparu depuis deux semaines, sans laisser de traces.

Arlberg était connu avant l’Anschluss : un des plus grands élevages de chevaux de l’Autriche-Hongrie. La comtesse Ilse n’était pas moins célèbre. Stahl, un géant roux aux tempes grises, que la guerre de 1914-1918 avait doté d’une jambe de bois, l’avait jadis admirée de loin, comme les étoiles. Ancien garde à cheval de Sa Majesté, de sa guérite de sentinelle il l’avait vue valser sur les terrasses du palais. Elle avait fait les belles journées de la dernière cour de Vienne ; on citait ses prodigalités, ses diamants et les suicides et duels dont elle avait été la cause. Le comte d’Arlberg était mort un peu vite, à l’avènement des nazis : on avait accusé une chute de cheval. Stahl compta rapidement : la comtesse Ilse devait avoir dans les quarante-cinq ans. Que restait-il d’une éclatante beauté bohémienne ?

Il regarda sa fille : celle-ci n’avait rien de tzigane. Par malheur... Mince et longue – ses manches trop courtes révélaient les poignets blancs, fragiles. Les tempes étaient tachées de son. Quinze, dix-sept ans ? Sous-alimentée, par surcroît, comme tous les gosses de guerre. Unique beauté d’un visage ingrat, de très longs cils battaient sur un cerne de fièvre.